Soins infirmiers en EHPAD : ajuster la pratique face à l’insuffisance rénale et respiratoire

Chez les résidents d’EHPAD, l’insuffisance rénale et respiratoire engage la nécessité d’une adaptation permanente des soins infirmiers. Ces pathologies, fréquentes chez le sujet âgé, génèrent des risques accrus de décompensation aiguë, d’effets secondaires médicamenteux et d’altération de la qualité de vie. L’enjeu est d’ajuster la surveillance, la gestion médicamenteuse, les soins de support et l’accompagnement au projet de vie, tout en intégrant les professionnels, les familles et les souhaits du résident dans la démarche thérapeutique. L’organisation doit évoluer vers une coordination pluridisciplinaire pointue, un repérage précoce des situations à risque, et des stratégies de prévention adaptées pour garantir sécurité et dignité au grand âge.

Comprendre l’insuffisance rénale et respiratoire en EHPAD

L’insuffisance rénale et l’insuffisance respiratoire partagent une réalité : leur forte prévalence chez les personnes âgées en institution. Selon l’INSEE et la Société Française de Gériatrie et Gérontologie, la prévalence de l’insuffisance rénale chronique (IRC) modérée à sévère dépasse 30 % après 75 ans (1). Quant à l’insuffisance respiratoire, elle touche plus de 15 % des résidents d’EHPAD, souvent en lien avec une BPCO, une insuffisance cardiaque ou des antécédents tabagiques (2).

Le défi : ces pathologies évoluent de façon insidieuse, avec des symptômes parfois trompeurs et des complications rapides. Les soins infirmiers représentent la première ligne, tant pour le dépistage que pour la gestion quotidienne de la maladie et la prévention des décompensations.

Repérer et surveiller : l’enjeu du suivi infirmier

L’insuffisance rénale et respiratoire s’accompagnent de multiples risques : œdèmes, troubles de l’équilibre hydro-électrolytique, hyperkaliémie, infections respiratoires basses, dénutrition, fatigue chronique, etc. La surveillance relève alors d’une double exigence : détecter le trouble avant ses complications, et prévenir l’aggravation.

  • Surveillance clinique rapprochée : prise régulière de constantes (PA, poids, diurèse, SpO2, température), évaluation de l’état d’hydratation, du pouls, de la respiration, recherche de signes de dyspnée, d’encombrement, d’œdèmes, de confusion ou d’aggravation de l’état général.
  • Repérage des facteurs déclenchants : ajuster la vigilance lors d’épisodes infectieux (poumon, urinaire), de déshydratation, d’effets secondaires médicamenteux (chute, confusion, trouble du rythme), ou face à des modifications de l’alimentation ou des apports hydriques.
  • Utilisation des outils adaptés : bilan d’ingesta/excreta, score de dyspnée (mMRC), grilles d’évaluation de la douleur et du confort chez le sujet non communicant.
  • Dialogue clinique : échanges réguliers entre IDE, aides-soignants, médecin coordonnateur et médecins traitants pour signaler rapidement tout changement de l’état du résident.

Adapter la gestion médicamenteuse : rigueur et anticipation

Le risque médicamenteux chez le sujet âgé atteint d’insuffisance rénale ou respiratoire est majeur. Selon l’ANSM, la moitié des hospitalisations évitables chez les personnes âgées provient d’effets indésirables médicamenteux, souvent liés à des adaptations insuffisantes face aux comorbidités (3).

  • Réévaluation régulière des prescriptions : ajuster en lien avec le médecin le schéma thérapeutique à chaque modification de l’état clinique, en particulier pour les diurétiques, IEC, AINS, antibiotiques, anticoagulants, psychotropes, morphiniques et antalgiques.
  • Prise en compte de la fonction rénale : privilégier si possible les molécules avec métabolisme hépatique, ajuster les posologies, proscrire les médicaments néphrotoxiques ou rénaux-dépendants sauf absolue nécessité. La clairance de la créatinine doit être systématiquement connue.
  • Adaptation des voies d’administration : discuter alimentation, administration entérale, voire voie cutanée si troubles de déglutition et grande fatigue.
  • Recours raisonné à l’oxygénothérapie : instaurer, surveiller, adapter le débit en partenariat avec le médecin et selon la tolérance du résident en insuffisance respiratoire.

Le travail de pharmacovigilance repose sur l’équipe, la qualité de l’observation, et la communication fine avec le pharmacien référent.

Prévenir les complications et soutenir l’autonomie

Limiter les hospitalisations, éviter la décompensation et préserver la qualité de vie : tels sont les objectifs centraux.

  • Gestion de l’hydratation et du régime alimentaire : adapter les apports hydriques, instaurer si besoin des mesures de restriction ou de supplémentation, favoriser une alimentation adaptée (pauvre en sel, hypoprotidique ou enrichie selon les cas, textures modifiées…). L’éducation du résident et de la famille sur le régime alimentaire limite les erreurs et favorise la compliance.
  • Prévention des infections : vaccination contre la grippe et le pneumocoque recommandée, hygiène rigoureuse des mains, entretien buccodentaire soigné pour limiter le risque de pneumopathie d’inhalation et d’infections orales (HAS, 2018).
  • Mobilisation et rééducation adaptée : maintenir au maximum la mobilité articulaire, prévenir l’encombrement pulmonaire et les escarres, accompagner la kinésithérapie respiratoire ou motrice si prescrite. La limitation du lit favorise le maintien des muscles respiratoires et la préservation du souffle.

Tableau : Adaptations concrètes des soins infirmiers

Pour visualiser les principaux axes d’adaptation des soins infirmiers en fonction de la pathologie, voici un tableau synthétique :

Dimension Insuffisance rénale Insuffisance respiratoire
Surveillance PA, diurèse, poids, bilan ionique FR, SpO2, auscultation pulmonaire, dyspnée
Alimentation/Hydratation Contrôle apports en sel, potassium, protéines, hydratation modérée Hydratation surveillée, limiter les repas lourds, textures adaptées
Médicaments Adapter aux clairances, éviter AINS, surveiller diurétiques Adaptation posologies si hypoxie, prudence avec morphiniques
Prévention Surveillance infections urinaires, contrôle HTA Vaccination, éviter les infections bronchiques, rééducation respiratoire
Soins de confort Prise en charge prurit, surveillance œdèmes Oxygénothérapie, positionnement, gestion anxiété liée à la dyspnée

Accompagnement psycho-social et projet de vie

Soigner l’insuffisance rénale ou respiratoire en EHPAD, c’est aussi accompagner la personne dans sa trajectoire de vie et de maladie. La chronicité bouleverse repères, autonomie, relations sociales et estime de soi. À l’équipe d’être attentive à la santé mentale, à la qualité du dialogue avec la famille, aux capacités décisionnelles et au respect des limites éthiques.

  • Prendre le temps du dialogue : comprendre avec le résident et sa famille ce qui est prioritaire pour eux : confort, autonomie, maintien à domicile, refus d’hospitalisation, soulagement des symptômes, etc.
  • Questionner le sens de l’intervention : la prolongation du soin a-t-elle du sens dans un contexte de maladie évolutive ? Comment articuler soins de support et limitation des thérapeutiques actives, notamment en situation d’insuffisance terminale ?
  • Prévenir l’isolement : favoriser la relation, la stimulation, la vie sociale malgré les limitations physiques. L’accompagnement par la psychologue et l’ergothérapeute est une aide précieuse.

Coordination et dialogue pluridisciplinaire : le cœur de la démarche

L’efficacité du soin dans la durée repose sur la capacité à faire circuler l’information, ajuster les décisions, décloisonner les responsabilités.

  1. Transmission des observations : écrire et transmettre toute modification de l’état clinique, tout effet indésirable, toute difficulté dans la prise des traitements, toute résistance alimentaire ou modification du comportement.
  2. Organisation de réunions de synthèse : favoriser le dialogue entre infirmiers, aides-soignants, médecins traitants, médecin coordonnateur, pharmacien, diététicien(ne), psychologue et équipe paramédicale pour résoudre les situations complexes.
  3. Accès facilité aux avis spécialisés : téléconsultation néphrologue ou pneumologue, consultation mémoire ou douleur si trouble du comportement ou résistance au traitement.

Regards croisés : éthique et limites du soin en EHPAD

L’âge avancé, la polypathologie et la limitation des ressources techniques imposent de s’interroger sur le sens du soin : jusqu’où faut-il aller dans la surveillance et l’intervention invasive ? Comment rester à la hauteur de la dignité de la personne, sans verser dans l’acharnement thérapeutique, ni l’abandon ?

La question de la limitation des traitements, notamment en cas d’évolution vers des formes terminales, doit être anticipée et intégrée à la réflexion d’équipe, dans le strict respect des directives anticipées et des souhaits du résident. Les soins palliatifs, le réconfort, le toucher, l’attention au soulagement de la dyspnée, de la douleur ou de l’angoisse priment alors sur une logique curative à tout prix.

Une approche centrée sur la personne vieillissante, son rythme, ses priorités, et la force du collectif restent les meilleures armes pour accompagner ces situations extrêmes du soin en EHPAD.

Perspectives pour la pratique : former, anticiper, co-construire

L’insuffisance rénale ou respiratoire ne cesse de remettre en question nos pratiques en gériatrie institutionnelle. L’essentiel, à chaque étape, reste :

  • Le repérage précoce, sans routine, ni banalisation des petits signaux d’alerte
  • L’expertise clinique, nourrie du dialogue et de la formation continue
  • L’humanité dans l’accompagnement du projet de vie, quelles que soient les limites de la médecine
  • La coordination intelligente de l’ensemble des acteurs institutionnels et familiaux

Cette vigilance, appuyée sur la rigueur mais aussi la créativité du terrain, constitue le socle d’une gériatrie éthique, digne et efficace.

Références :

  • (1) Société Française de Néphrologie, Dialyse et Transplantation. [Guide IRC chez le sujet âgé, 2022]
  • (2) Haute Autorité de Santé. "Prise en charge de l’insuffisance respiratoire chronique de l’adulte", 2018
  • (3) Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM), rapport 2023
  • Haute Autorité de Santé. "Prévention des infections respiratoires en EHPAD", 2018

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