Former un collectif à la pratique : rendre vivants les référentiels de bonnes pratiques en EHPAD

Comprendre les référentiels : socle nécessaire mais jamais suffisant

La HAS (Haute Autorité de Santé) définit les référentiels de bonnes pratiques comme des documents fondés sur les données scientifiques et l’expertise, traduisant l’état de l’art des soins pour orienter la pratique. Parmi les incontournables en EHPAD : la « Recommandation de Bonnes Pratiques Professionnelles (RBPP) » sur la bientraitance (2017), le guide sur la limitation de la médicalisation, ou encore l’évaluation interne/externe du secteur médico-social. Or, selon une enquête de l’ANESM (prédécesseur de la HAS) relayée dans Gérontologie et société (n°154, 2015), si près de 81 % des cadres affirment “connaître” ces documents, moins de 50 % des soignants interrogés s’estiment à l’aise dans leur application quotidienne.

Ce constat traduit un double écueil :

  • Des référentiels nutritionnels aux procédures d’escarres, nombre de textes peuvent sembler abstraits ou déconnectés du vécu des professionnels.
  • Les formations dites “descendantes” (présentation magistrale des référentiels) laissent souvent les équipes désarmées face à la réalité et à l’urgence du terrain.

L’enjeu est bien d’« opérationnaliser », de faire passer la théorie à la culture du geste, du comportement, du collectif.

Identifier les freins à l’appropriation des référentiels

Trop souvent, la formation sur les bonnes pratiques reste cantonnée à une logique formelle ou s’arrête à quelques sessions ponctuelles annuelles. Plusieurs freins sont documentés :

  • Temps limité dédié à la formation (seulement 8 heures en moyenne par an et par salarié en EHPAD, source : DREES, Études et Résultats, 2022).
  • Ressources humaines sous tension : l’absentéisme, le recours accru aux remplaçants et aux intérimaires (jusqu’à 15 % des effectifs en moyenne en 2023 selon FNADEPA) compliquent la mise en place de formations continues.
  • Une perception “imposée” des référentiels, vécus comme un contrôle supplémentaire ou un outil de sanction, plutôt que comme une source de progrès collectif.
  • Diversité des niveaux d’expérience et de formation initiale : un référentiel sera perçu différemment selon qu’on est aide-soignant nouvellement diplômé ou infirmier expérimenté.

Dépasser la transmission descendante : les démarches participatives

Plusieurs leviers ont fait leur preuve sur le terrain pour favoriser l’appropriation effective des référentiels :

1. Les ateliers de co-construction et de simulation

Plutôt qu’une simple diffusion documentaire ou une présentation frontale de procédure, organiser des ateliers participatifs (échanges de pratique, ateliers de simulation, jeux de rôle) permet aux équipes de :

  • Dégager des “situations types” vécues au quotidien (ex : gestion d’un refus de soin, conduite à tenir devant une suspicion de maltraitance, relecture du projet d’accompagnement personnalisé…)
  • Repérer les points-clés du référentiel qui font sens concrètement dans ces situations
  • Identifier collectivement ce qui est faisable, ajustable, perfectible dans la réalité de l’EHPAD concerné

C’est aussi une stratégie validée par la HAS, qui préconise les méthodes de simulation et d’analyse de cas issus du terrain pour ancrer durablement les recommandations (voir “Formation à la sécurité des soins : quels outils pour les équipes ?”, HAS, 2021).

2. L’ancrage dans les cultures de service

Chaque unité d’EHPAD se distingue par ses rituels, ses contraintes, ses ressources (présence ou non d’un psychologue, organisation des transmissions, etc.). Pour ancrer une recommandation, il faut viser des référents de proximité : un binôme aide-soignant/infirmier qui devient le relais de la thématique, anime des “points de vigilance” en briefings quotidiens, coordonne le suivi des écarts et progrès constatés.

Ce relais de proximité sert de repère, dédramatise les difficultés et incite à la verbalisation des doutes, tout en s’appuyant sur le vécu du collectif. Une enquête menée sur 28 EHPAD pilotes dans l’Ouest de la France (Université d’Angers, 2021) montre que la présence de “référents thématiques” a permis d’accroître de près de 20 % l’application effective de certains référentiels (ex : prévention des chutes).

3. L’usage du retour d’expérience et des indicateurs

Prendre le temps de construire des moments de retour d’expérience (type revue de morbidité/mortalité adaptée aux EHPAD, échanges mensuels sur un incident ou une difficulté rencontrée) favorise l’assimilation des référentiels en redonnant la parole au terrain. Cette dynamique instaure une culture de la réflexion partagée, remplaçant la peur de “l’erreur” par une démarche de progrès collectif.

Le suivi d’indicateurs simples et choisis ensemble (ex : taux d’escarres, nombre de chutes, évaluations de la douleur) permet d’objectiver les progrès, de motiver les équipes et de créer un espace de reconnaissance (source : Hôpital magazine, dossier EHPAD, 2022).

Formation et transmission : quels outils mobiliser ?

L’application des référentiels ne peut reposer uniquement sur des “formations classiques” en présentiel ou en e-learning. Quelques pistes, testées et évaluées sur le terrain :

  • Micro-formats : capsules vidéos courtes (3 à 5 minutes) diffusées par messagerie interne, “tips du mois”, quiz interactifs pendant la pause, pour rythmer et maintenir l’attention.
  • Affichage ciblé et évolutif (ex : fiches pratiques, check-list plastifiées dans les unités, focus visuel sur les 3 points de la semaine à respecter).
  • Boîte à feedback/besoin à disposition du personnel, permettant d’identifier les zones d’incompréhension, les points obscurs ou les freins non exprimés sur chaque thématique.
  • Formations « à chaud » et en situation : analyse sur le vif lors de situations-problèmes réelles (ex : accompagnement lors d’un incident, relecture en temps réel d’un geste ou d’une démarche, débriefing immédiat).
  • Carnets de suivi collaboratifs, où chaque professionnel note un exemple de situation conforme ou non au référentiel, à utiliser comme matière lors des réunions d’équipe.

Le rôle central du leadership et de la culture d’établissement

L’engagement de la direction et des cadres intermédiaires s’avère décisif. D’un côté, pour donner un signal fort : la bientraitance et la rigueur attendues ne relèvent pas de l’initiative individuelle, mais constituent bien la culture du collectif. Mais aussi pour accepter l’analyse critique des pratiques, sans tomber dans la culpabilisation ou la peur du blâme.

C’est la cohérence entre le discours institutionnel (“nous voulons être exemplaires en matière de bonnes pratiques”) et les moyens concrets (temps dégagé, espaces de parole, reconnaissance des référents, soutien face aux tensions d’effectifs) qui crédibilise la démarche.

Une étude nationale publiée par Le Mensuel des Maisons de Retraite en 2023 souligne ainsi que les EHPAD où la direction s’implique dans les temps d’analyse de pratique affichent un taux de signalement d’événements indésirables deux fois supérieur à la moyenne : signe d’une culture assumée de la transparence et du progrès, étape indispensable à l’installation durable des référentiels dans l’action.

Quand théorie et quotidien se rejoignent : ouvrir la voie à une nouvelle dynamique

Ce qui fait la vraie force d’une équipe en EHPAD, c’est sa capacité à dépasser l’application mécanique des référentiels pour inventer, ajuster, tisser du sens entre les recommandations et le vécu quotidien. Former à l’application des référentiels, c’est accompagner les professionnels à relire leurs gestes, à interroger leurs automatismes pour éviter la routine dangereuse, à transformer la “contrainte réglementaire” en espace de créativité et d’exigence partagée.

Les enjeux éthiques et pratiques s’aiguisent dans un secteur sous forte tension, mais la montée en compétences collective – quand elle s’ancre dans la réalité du terrain, la valorisation des savoirs d’expérience, l’espace d’expression et la confiance – est le seul chemin pour faire rimer progrès, sécurité et dignité du soin. Chaque référentiel appliqué est aussi une histoire de professionnels qui, ensemble, cherchent à incarner ce qu’ils estiment juste pour les aînés qu’ils accompagnent. C’est là que s’invente la gériatrie d’aujourd’hui et de demain.

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