Professionnels libéraux : des partenaires (encore) sous-exploités dans l'accompagnement en EHPAD

Les professionnels libéraux, une ressource en attente de place

L'EHPAD, par nature, n’est jamais une bulle isolée. Pourtant, la place faite aux professionnels libéraux – médecins généralistes, kinésithérapeutes, pédicures-podologues, orthophonistes, psychologues, pharmaciens ou encore infirmiers – y demeure souvent incertaine, voire limitée à la portion congrue. En pratique, seuls 1 résident sur 5 bénéficie d’une réelle continuité avec ses intervenants libéraux lors de l’entrée en établissement (DREES, 2022). Cet écart illustre une tendance forte : la logique médico-sociale se structure, mais peine à donner toute sa place à ces acteurs, pourtant essentiels pour garantir la qualité et la personnalisation du parcours de soin.

Or intégrer pleinement les libéraux implique bien plus qu’une juxtaposition des compétences. C’est penser la prise en charge, la coordination, l’information ou même le rapport à l’intimité et à l’autonomie autrement – avec, en creux, la possibilité d’augmenter la satisfaction résidente, d’anticiper les ruptures de parcours, de fluidifier les pratiques.

Enjeux et freins d'une intégration insuffisante

  • Continuité de parcours et rupture de soins : À l’entrée en EHPAD, beaucoup de résidents perdent leur médecin traitant habituel, parfois par méconnaissance des possibilités (loi du 2 janvier 2002 : maintien du libre choix du professionnel de santé), parfois par difficultés pratiques. Il en résulte un risque de rupture du suivi, d’erreurs de transmission ou de perte de données précieuses (dossier médical incomplet).
  • Isolement décisionnel : Les soignants d’EHPAD se retrouvent souvent en première ligne pour des décisions complexes, sans interlocuteur extérieur connu du résident ou de sa famille. Cela augmente la charge mentale, l’incertitude clinique, et parfois le sentiment d’isolement du résident.
  • Parcours complexes et inflations administratives : Multiplication des interlocuteurs, difficultés de communication entre structures (absence d’interopérabilité des dossiers médicaux), temps perdu en coordinations inefficientes… autant d’obstacles à une intégration naturelle.

Les leviers pour une intégration réussie

Structurer la coordination médicale autour du résident

L’intégration ne saurait exister sans une véritable colonne vertébrale de coordination. Quelques leviers concrets :

  1. Instaurer un projet de soins partagé : La circulaire DGCS/MCGR/2011/398 encourage le projet de soins individualisé, associant tous les intervenants du résident, y compris les libéraux. L’objectif : bâtir un cadre commun, où chaque professionnel – salarié ou libéral – sait quelles interventions sont prévues, et comment elles s’articulent.
  2. Renforcer la coordination infirmière et médicale : Infirmiers coordinateurs et médecins coordonnateurs jouent un rôle clé dans l’animation des réunions de synthèse, la transmission d’informations, l’analyse des situations complexes avec les libéraux de ville.
  3. Expérimenter des outils numériques adaptés : Si la messagerie sécurisée de santé (MSSanté) reste sous-utilisée chez 60% des praticiens en libéral (CNOM, 2023), elle offre pourtant une solution simple pour fluidifier l’échange d’informations. Certaines structures explorent aussi l’ouverture de dossiers médicaux partagés, voire l’instauration de plateformes collaboratives.

Faciliter la venue et l’exercice des libéraux en EHPAD

  • Formaliser les modalités d’intervention : Des conventions de partenariat écrites (ex. protocoles de soins, chartes d’accueil du médecin traitant, temps d’échange formalisés) posent un cadre de confiance. Elles clarifient les accès, l’articulation avec l’équipe salariée, la gestion du dossier, les conditions matérielles (salles de soins, places de stationnement…).
  • Lever les obstacles réglementaires et logistiques : L’accès à la prescription informatisée ou à la traçabilité des actes facilite le quotidien. De même, la tarification des actes en EHPAD (forfait soins, nomenclature des actes) reste parfois floue et doit être clarifiée au cas par cas avec l’ARS ou la CPAM, pour lever les freins financiers à la venue des libéraux.
  • Valoriser la place des libéraux dans la vie de l’établissement : Inviter les professionnels aux temps forts (réunions de coordination, transmissions pluridisciplinaires, formations internes) crée un esprit d’équipe et permet aux résidents de conserver leur professionnel référent quand ils le souhaitent.

Accompagner la culture professionnelle

La logique d’équipe pluridisciplinaire n’est pas spontanée. L’intégration passe aussi par la reconnaissance des cultures professionnelles et la création de liens interpersonnels. Voici quelques pistes pratiques :

  • Réunions d’intégration régulières entre personnels de l’EHPAD et intervenants extérieurs, axées sur des situations concrètes.
  • Journées « portes ouvertes », séances d’analyse de pratiques partagées, formations croisées (prévention des chutes, nutrition, gestion des troubles du comportement…).
  • Mise en place de personnes « référentes libéraux » dans l’équipe (infirmier coordinateur, secrétaire médicale dédiée aux rendez-vous, etc.), pour fluidifier l’accueil et répondre aux questions pratiques.

Focus sur quelques professions : situations spécifiques

Médecins généralistes : entre présence et continuité

Plus d’un quart des EHPAD n’ont pas de passage régulier d’un médecin traitant libéral (DREES, 2022), malgré la possibilité légale d’intervention. L’arrivée accrue de médecins coordonnateurs a parfois réduit la sollicitation des traits externes. Toutefois, quelques EHPAD ont tissé des partenariats gagnants, par exemple via des vacations régulières rémunérées, ou une participation à la permanence des soins sur certaines plages horaires.

Une expérimentation menée en Nouvelle-Aquitaine (2021) a révélé que le maintien du médecin traitant externe, associé à une coordination renforcée, réduisait de 17% le taux d’hospitalisations évitables pour les résidents les plus fragiles.

Kinésithérapeutes, orthophonistes et autres paramédicaux

Kinés et orthophonistes sont souvent sollicités en libéral pour les soins prescrits (rééducation, maintien de la motricité, prévention de la dénutrition ou du risque de fausse route). Ici, l’enjeu réside dans la coordination avec les équipes salariés : éviter la redondance des interventions, organiser les transmissions et définir des objectifs communs.

Concernant la rémunération, la Convention collective nationale (CCN) de 2022 a apporté des précisions utiles pour faciliter la facturation et le recensement des actes pratiqués en établissement. Toutefois, plus de 40% des établissements déclarent encore des difficultés à rémunérer ces intervenants pour des actes qui débordent le cadre de la nomenclature AML/AMK/AMY (FNAREN, 2022).

La communication comme clef de voûte

La norme ISO 15189, appliquée à la santé, place la transmission d’informations au cœur de la sécurité des soins. En EHPAD, cela suppose :

  • Un dossier médical accessible, partagé (DP, DMP) et mis à jour lors de chaque intervention polyvalente ;
  • La nomination d’un soignant référent pour fluidifier les échanges avec les libéraux et favoriser la prise en compte effective des pathologies chroniques, des thérapeutiques complexes ou de l’histoire personnelle du résident ;
  • Des temps d’échanges avec la famille, souvent garante du lien ville/établissement et facilitatrice lors de changements de médecin ou d’équipe paramédicale.

Facteurs clés de réussite : recommandations issues de terrain

  • S’engager dans des démarches de projet d’établissement ouvertes aux libéraux, dès la conception.
  • Actualiser les conventions et protocoles à chaque nouvelle entrée ou chaque changement d’intervenant extérieur.
  • Adopter une posture de médiation pour désamorcer les tensions et éviter la logique de « prise de territoire » entre salariés et praticiens extérieurs.
  • Pousser à la digitalisation raisonnée : former, accompagner et investir dans des outils sécurisés connus des acteurs de ville et des établissements (exemples : PAACO-Globule, MSSanté, ViaTrajectoire).
  • Anticiper la relève et la permanence : prévoir des protocoles de suivi lors des absences, congés ou changements de praticien, pour éviter les pertes de chance liées à l’interruption d’une prise en charge.

Vers une nouvelle « alliance » soignante ?

Ouvrir la porte aux professionnels libéraux, ce n’est pas seulement étoffer les effectifs : c’est assumer un changement de culture, où l’EHPAD devient un lieu d’interactions, de transmissions et d’alliances inédites, capables de dépasser la cloison entre l’intérieur et l’extérieur.

À l’avenir, les modèles organisationnels pourraient s’inspirer de dispositifs pilotes, valorisant l’intelligence collective : communautés territoriales de santé, équipes mobiles d’appui à la coordination gériatrique, plateformes numériques partagées. Initiatives qui, lorsqu’elles sont portées par la volonté commune d’améliorer la qualité de vie et de soins du résident, démontrent toute la force d’une approche décloisonnée.

Pour continuer de faire vivre cette dynamique, les professionnels de terrain ont un rôle moteur : leur implication dans le dialogue, la co-construction et l’innovation organisationnelle sera toujours le premier levier pour garantir des parcours de soins agiles, sécurisés et profondément humains – en phase avec ce que nos résidents attendent, et méritent.

Sources : DREES Études et Résultats 2022 ; Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) Rapport 2023 ; FNAREN Synthèse 2022 ; Circulaire DGCS/MCGR/2011/398 ; Norme ISO 15189 ; documentation officielle ARS, HAS.

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