Former pour avancer : le rôle clé de l’infirmier coordinateur dans la montée en compétence des équipes en EHPAD

Comprendre le terrain : pourquoi la formation continue est une exigence en gériatrie

La formation continue n’est pas une option dans le contexte actuel des EHPAD. Selon les données du rapport IGAS 2023, seuls 24% des EHPAD respectaient totalement l'obligation annuelle de formation pour l’ensemble de leur personnel, création d’inégalités marquées en matière de compétences. Or, les pathologies rencontrées – troubles cognitifs, polypathologies, situations d’urgence, fin de vie – exigent une actualisation constante des savoirs et des pratiques.

  • Des attentes réglementaires : Le Décret n°2015-388 du 3 avril 2015 positionne la formation continue comme une obligation professionnelle pour tout personnel soignant en établissement médico-social.
  • Des enjeux humains : Une équipe formée réduit significativement les erreurs médicamenteuses (HAS, 2020) et augmente la satisfaction des résidents et familles (étude AD-PA, 2019).
  • Des défis d’attractivité : En période de pénurie de personnel, proposer un parcours formateur fidélise et dynamise les équipes.

Cartographier les besoins de formation : un diagnostic au cœur de l’action

Avant d’agir, il faut comprendre. L’infirmier coordinateur joue ici un rôle pivot dans l’identification des besoins de formation, point de départ essentiel à toute démarche pertinente. Cette étape ne relève pas d’une intuition mais d’une analyse quasi-immédiate du terrain, nourrie de signaux faibles et d’indicateurs objectifs.

  • Entretiens individuels et retours d’expérience : Ces temps, formels ou informels, permettent de détecter les besoins non exprimés. Un agent qui redoute la prise en charge de la douleur ou des troubles du comportement lance un signal d’alarme à ne pas négliger.
  • Observations en situation : Les temps de relève, l’analyse des erreurs ou incidents, les audits internes sont autant d’espaces où les besoins de formation émergent concrètement.
  • Lecture des évolutions réglementaires et recommandations : L’infirmier coordinateur s’appuie sur les publications de la Haute Autorité de Santé, du CDC ou encore des sociétés savantes comme la SFGG (Société Française de Gériatrie et Gérontologie).
  • Particularité locale : Chaque EHPAD développe ses propres points forts… et ses angles morts. Les situations exceptionnelles (ex : gestion d'une épidémie de Covid-19) aiguisent l’observation et remodèlent les besoins de formation.

Concevoir un plan de formation vivant et réaliste

Un plan de formation réussi n’est pas une simple compilation de stages sur catalogue. L’infirmier coordinateur doit concilier obligation réglementaire, besoins concrets du terrain, aspirations individuelles et contraintes logistiques – le tout sans jamais perdre de vue la réalité humaine et économique de la structure.

  • Hiérarchiser les priorités : Toutes les demandes ne sont pas urgentes ni stratégiques. Prendre appui sur la fiche de risques de l’établissement, le projet d’établissement et le retour d’expérience permet de cibler ce qui aura le maximum d’impact.
  • Anticiper et planifier : Programmer en amont les sessions de formation limite l’absentéisme et permet d’articuler intelligemment missions de soin et temps de formation. Selon l'ANDRH, 62% des formations annulées en EHPAD le sont faute d’organisation en amont.
  • Mixer les formats : Présentiel, e-learning, compagnonnage, simulation, échanges de pratiques : diversifier les modalités booste l’intégration des acquis (source : ANFH, 2022).
  • Suivi et évaluation : Ce n’est qu’en mesurant l’évolution des compétences et la satisfaction des professionnels qu’on peut ajuster la démarche de formation.

Créer une dynamique collective : la formation continue comme levier de cohésion

La montée en compétence n’est ni figée, ni isolée. L’infirmier coordinateur n’est pas un simple convoyeur de catalogues. Il orchestre, stimule, impulse… Parce que former, c’est aussi ressouder les équipes.

  • Animation quotidienne : Briefs réguliers, ateliers, « quarts d’heure hygiène » ou partage de cas cliniques sont autant de moyens de créer une culture d’apprentissage continue.
  • Mise en valeur des savoir-faire informels : La transmission doit sortir des murs de la salle de formation. Une aide-soignante chevronnée peut devenir « référente toilette », un agent de service hospitalier, ressource pour la gestion du linge : reconnaître ces savoirs, c’est valoriser les équipes.
  • Gestion de la transversalité : L’infirmier coordinateur favorise le croisement des métiers, implique psychologues, ergothérapeutes, médecins dans des formations croisées pour mieux répondre à la complexité du soin en gériatrie (voir la démarche pluri-professionnelle valorisée par la SFGG).

Lever les freins, dépasser l’usure

Proposer et organiser la formation n’a rien d’évident. Les obstacles sont nombreux, matériels autant que psychologiques.

  • Tensions sur les effectifs : Selon la Fédération hospitalière de France, 40% des soignants en EHPAD déclarent ne pas pouvoir partir en formation faute de remplaçants. L’ingéniosité dans la gestion des plannings et la planification à long terme deviennent essentielles.
  • Résistance au changement : Après plusieurs années en poste, la lassitude peut s’installer. La reconnaissance du professionnalisme, le rappel au sens du métier, l’implication des soignants dans le choix des thèmes de formation sont des leviers puissants contre cette inertie (cf. témoignages recueillis par le Collectif Lutte contre la maltraitance, 2023).
  • Fatigue et épuisement professionnel : Proposer des formats courts, donner du sens, s’appuyer sur des victoires concrètes et accompagner individuellement sont autant de moyens de remettre la formation au cœur du vécu quotidien.

Innover pour mieux apprendre : quelles tendances ?

Les modes de formation évoluent, guidés par le numérique, la recherche en pédagogie ou la réalité du terrain.

  • La simulation en santé : De plus en plus d’établissements adoptent la simulation pour la prise en charge des urgences vitales, des troubles du comportement agressif, ou encore de la contention (ex : simulation-handicap.com). Selon l’ARS Île-de-France, 83% des établissements équipés de dispositifs de simulation constatent une meilleure appropriation des gestes techniques et une amélioration du travail en équipe.
  • Le tutorat et le compagnonnage : Former en binôme ou valoriser des tandems expérimentés/nouveaux venus, c’est renforcer la transmission intergénérationnelle et limiter le turnover.
  • Les MOOC et webinaires spécialisés : Des offres comme FUN MOOC (par exemple « Vieillir et accompagner le vieillissement ») permettent à chaque professionnel de progresser à son rythme, avec des ressources vérifiées.
  • L’approche réflexive : Instaurer des temps d’analyse des pratiques professionnelles, par exemple en s’appuyant sur les recommandations de la HAS, permet de créer une vraie culture du questionnement éthique et organisationnel en équipe.

L’impact tangible sur la qualité des soins

La formation continue, bien orchestrée par l’infirmier coordinateur, porte ses fruits bien au-delà du développement individuel des soignants. Les études le démontrent.

  • Baisse du taux d’évènements indésirables : En établissements ayant mis en place des programmes réguliers de formation sur la sécurisation du circuit du médicament, le taux d’erreurs médicamenteuses est passé de 8,7% à 4,2% en deux ans (source : PHARMA Système Qualité, 2021).
  • Amélioration du repérage précoce des situations à risque : La formation sur l’évaluation de la douleur ou les troubles de la déglutition (dysphagie) multiplie par trois le nombre de mesures préventives efficaces mises en place (étude Équipe NUTRI-Gériatrie, 2022).
  • Renforcement du sentiment d’appartenance et de compétence : Des enquêtes internes menées par plusieurs établissements montrent que plus de 70% des agents formés se disent “plus confiants et plus impliqués” après des sessions de formation centrées sur la bientraitance ou la gestion des situations difficiles.

Vers une culture durable de la formation

Dans un contexte où l’évolution des pratiques et des exigences est permanente, ancrer une véritable culture de la formation continue est plus qu’un enjeu institutionnel, c’est une nécessité éthique. L’infirmier coordinateur, en étant le garant et l’animateur de cette dynamique, participe directement à la montée en compétence de ses équipes, mais aussi à l’amélioration de la qualité de vie des résidents, à la reconnaissance du travail soignant et à l’attractivité durable de la gériatrie.

Impliquer, observer, organiser, accompagner, valoriser. Voilà le fil rouge. Former, c’est prendre soin des soignants pour mieux prendre soin des aînés : une conviction qui, ici, se conjugue au quotidien.

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