Adapter la planification des soins en EHPAD : repenser chaque parcours autour de la personne

Regarder la personne avant le protocole : une nécessité contemporaine

Intégrer les besoins individuels des résidents dans la planification des soins n’est plus une option, mais une nécessité professionnelle et éthique. La loi du 2 janvier 2002 sur la rénovation de l’action sociale et médico-sociale a ancré dans le droit le respect de la singularité et du projet de vie de la personne accueillie (Legifrance), transformant la pratique sur le terrain. Pourtant, à l’épreuve du quotidien, l’incarnation concrète de cette priorité reste exigeante. Comment faire vivre l’individualisation sans renoncer à la sécurité, à l’organisation et au collectif ?

Du “projet de soins” au “projet de vie” : deux plans indissociables

La place du résident dans la planification des soins s’est accrue sous l’effet de recommandations nationales et européennes. Le “projet de soins personnalisé”, obligatoire en EHPAD, et le “projet de vie” sont désormais les piliers d’une prise en charge adaptée. Or selon une enquête de la HAS datant de 2022, seuls 48 % des établissements interrogés considèrent intégrer systématiquement les souhaits exprimés par les résidents (HAS). Ce chiffre interroge.

  • Le projet de soins définit le plan de suivi médical, infirmier et paramédical. Il répond aux diagnostics et aux besoins cliniques identifiés.
  • Le projet de vie, lui, s’inscrit dans la continuité de la biographie du résident. Il s’intéresse à ses valeurs, habitudes, aptitudes préservées et attentes subjectives, même modestes.

Pour que la planification soit réaliste et pertinente, ces deux dimensions ne doivent pas être opposées, mais pensées ensemble. L’articulation entre l’expertise soignante et la parole du résident est le socle d’une démarche individualisée.

Écoute active et recueil d’informations : la première étape décisive

Le recueil des besoins individuels commence souvent dans la temporalité de l’urgence (admission en crise, désorientation, rupture familiale), alors que la qualité de ce moment conditionne la suite. Seule une écoute active, au-delà de la fiche administrative, permet d’appréhender la complexité d’un parcours. Les recherches, notamment le rapport de l’Odenore pour la CNSA (2021), rappellent l’importance d’impliquer les aidants : près de 65% des admissions en EHPAD se font sur fond de crise familiale, où la voix du résident peut vite être négligée (CNSA).

  • Les outils d’évaluation gériatrique globale (GEG) permettent d’explorer plusieurs sphères : autonomie, cognition, douleur, état nutritionnel, mood, mobilité, socialisation…
  • Des questionnaires semi-dirigés ou des entretiens biographiques sont utilisés pour documenter les rituels, les centres d’intérêt, la vision du bien-être.
  • L’implication d’un psychologue ou d’un animateur apporte une autre voix que celle, strictement médicale, des soignants.

Ce temps doit être compris comme un processus continu, pas une case à cocher à l’entrée. L’accompagnement en gériatrie exige de réévaluer périodiquement l’évolution des attentes et des besoins, notamment lors de moments de transition (changement de chambre, de référent, aggravation clinique…).

Concilier organisation collective et aspirations individuelles

Une EHPAD fonctionne sur des rythmes imposés – horaires, protocoles, effectifs restreints, obligations légales. Pourtant, il existe des marges de manœuvre parfois insoupçonnées pour personnaliser l’accompagnement. Quelques constats utiles :

  • Selon le rapport DREES 2023, 77% des résidents estiment que la prise en compte de leurs préférences dans les activités proposées améliore leur bien-être (DREES).
  • L’observance médicamenteuse s’améliore de 19% quand le résident est partie prenante des décisions (étude Martin et al., 2019, Revue Gériatrie et Psychologie).

Comment faire coexister les besoins individuels et la réalité d’un collectif ?

  1. Systématiser le questionnement quotidien – interroger le résident sur ses envies (horaires des soins, organisation des repas, choix d’activités), et accepter que la réponse change avec le temps.
  2. Favoriser la flexibilité dans les tâches – ex. servir le petit-déjeuner sur une plage horaire élargie, adapter le lever ou la toilette à la tolérance de la personne, créer des espaces de retrait pour ceux qui refusent la collectivité.
  3. Institutionnaliser le droit au refus – reconnaître que le résident peut choisir de ne pas participer, même à ce que le collectif (ou la famille) juge bon pour lui.

C’est là que la créativité du collectif professionnel permet d’aller plus loin que les standards.

Impliquer les équipes : un enjeu de formation et de posture professionnelle

L’individualisation ne peut reposer sur un “champion” isolé dans l’équipe, ni sur la bonne volonté de quelques-uns. Les résistances existent souvent par manque de formation, ou par peur de l’éparpillement. Un rapport de l’ANESM (2018) souligne que 60% des professionnels interrogés se sentent parfois “en conflit” entre les exigences réglementaires et les demandes individuelles (ANESM).

Quelques leviers de réussite identifiés en France :

  • Des temps formalisés de synthèse pluridisciplinaire : intégrer systématiquement un point “besoins individuels” dans les transmissions ou réunions d’équipe, pour redonner du poids à la parole des résidents.
  • Des formations régulières sur la démarche d’autonomie et les droits des personnes âgées, centrées sur la communication et l’expression du consentement.
  • La nomination de référents projet de vie (parfois des aides-soignantes, parfois des animateurs), pour veiller à la continuité des démarches individualisées.

Impliquer toute l’équipe n’est pas un luxe, mais une nécessité pour garantir que la planification soit réellement alignée avec le désir de chaque personne accueillie.

Quelles pistes concrètes pour aller plus loin ?

  • Accepter que la biographie influe sur le soin : l’histoire de vie, familiale et professionnelle, devrait systématiquement apparaître dans le dossier de soins, même sous forme brève. De nombreux projets pilotes montrent que rappeler un ancien métier ou une passion permet de mieux ajuster l’accompagnement au quotidien.
  • Mettre en œuvre des ateliers ou temps individuels dédiés : chacun ne se sent pas bien dans la collectivité, et certains résidents ne peuvent s’exprimer qu’en dehors du regard d’autrui. Les ateliers “mémoire orale” ou art-thérapie sur-mesure génèrent moins d’angoisse que les activités de groupe imposées.
  • Co-construire des espaces d’expression : le conseil de la vie sociale doit être utilisé au-delà du formalisme, en invitant la parole individuelle à rejaillir même sur les enjeux d’organisation générale.
  • Oser la temporalité longue : il faut parfois du temps pour qu’une personne ose dire ce qu’elle désire, surtout lors de l’entrée en institution où la confiance est fragile.

Des freins persistants, mais des marges de progrès

Intégrer les besoins individuels, c’est aussi accepter une forme d’imperfection : tâtonner, remettre en cause l’organisation, admettre les limites de ses propres outils. La charge de travail, l’épuisement professionnel, ou encore la pression de la conformité réglementaire freinent souvent les initiatives. Mais les expériences de terrain, comme celle menée dans l’EHPAD de la Charte à Roubaix (2020-2022, Initiative ANAP), ont montré que renforcer la personnalisation des soins réduit de 30% le nombre d’incidents comportementaux et favorise la satisfaction des proches, sans majorer significativement la charge de travail (ANAP).

  • Des outils numériques émergent : dossiers de soins informatisés intégrant une rubrique “ Projet personnalisé ” accessible au résident et à sa famille.
  • Des démarches QVT (qualité de vie au travail) prennent en compte le besoin de reconnaissance des soignants dans cette mission difficile.

Avancer ensemble : ouvrir de nouveaux possibles

Le soin gériatrique de demain se construira dans la rencontre, dans l’exigence partagée et le refus du prêt-à-porter organisationnel. Intégrer les besoins individuels dans la planification ne signifie pas rendre chaque EHPAD unique, mais ouvrir systématiquement un espace de dialogue vivant, où chaque résident redevient une personne à part entière, jamais un numéro de chambre.

La clé n’est pas forcément de disposer de plus de moyens, mais bien de transformer le regard porté sur celles et ceux que l’on accompagne au quotidien. Une gériatrie ambitieuse et respectueuse des parcours individuels ne se décrète pas, elle se construit pas à pas, à plusieurs voix, et toujours au plus près du réel.

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